Meta : les États-Unis passent à l’action, l’Europe doit maintenant faire respecter ses règles

Jusqu’à 18 milliards de dollars. Des restrictions fortes sur l’usage d’Instagram et Facebook par les adolescents. Et surtout, une reconnaissance implicite d’un problème que Meta a longtemps minimisé : lorsque des plateformes sont conçues pour capter toujours davantage notre attention, les conséquences ne sont pas virtuelles. Elles sont bien réelles.

Le procès qui opposait Meta à une coalition d’États américains devait être historique. Il n’aura finalement duré qu’une semaine.

Meta vient d’accepter un accord pouvant atteindre 18 milliards de dollars et de modifier profondément les conditions d’utilisation de Facebook et Instagram pour les mineurs.

Parmi les mesures prévues : deux heures d’utilisation quotidienne, un blocage nocturne, des notifications désactivées pendant les heures scolaires, davantage de contrôles parentaux et un renforcement de la vérification de l’âge.

Mais le plus important n’est peut-être pas le montant de l’accord. C’est ce que le procès a révélé.

Des responsables de Meta ont reconnu que certains outils présentés comme des protections pour les adolescents étaient extrêmement peu utilisés. Un outil invitant les jeunes à faire une pause n’était activé que par une infime proportion d’entre eux. Des équipes internes avaient proposé d’activer certaines protections par défaut, mais ces propositions n’avaient pas été retenues. Des documents internes faisaient également état de l’inefficacité de certains dispositifs de limitation du temps d’écran.

Autrement dit : le problème n’est pas seulement que certains jeunes passent trop de temps sur les réseaux sociaux.

Le problème est aussi que les plateformes sont conçues pour que nous y restions.

Défilement infini. Lecture automatique. Notifications incessantes. Recommandations personnalisées. Contenus toujours plus optimisés pour susciter une réaction et prolonger l’utilisation. Ce ne sont pas des accidents de parcours. Ce sont des choix de conception. Et c’est précisément là que l’Europe doit regarder.

L’Europe n’a pas besoin d’attendre un procès américain

En juillet, Europe a déjà franchi une étape importante en estimant à titre préliminaire que la conception d’Instagram et Facebook pouvait être contraire au Digital Services Act. Les services européens ont notamment pointé les recommandations personnalisées, l’autoplay et le défilement infini, ainsi que l’inefficacité de certains outils de contrôle du temps d’écran et des contrôles parentaux.

Ils ont même indiqué que Meta devait envisager de désactiver par défaut certaines fonctionnalités addictives et de revoir son système de recommandation.

C’est essentiel, car nous avons parfois tendance à opposer l’Europe, qui « réglemente », aux États-Unis, qui « agit ». Cette fois, ce serait une erreur.

L’Europe a les règles. Elle doit maintenant avoir le courage de les faire respecter.

C’est le même message que je porte depuis des mois sur le numérique : adopter des règles ne suffit pas. Le Digital Markets Act et le Digital Services Act ne doivent pas devenir de beaux textes européens qui restent dans les tiroirs dès qu’ils s’appliquent aux plus grandes entreprises technologiques. Face à Meta, Google, TikTok ou les autres grandes plateformes, le temps de l’observation est terminé.

Protéger les jeunes, mais pas seulement

La protection des mineurs doit évidemment être notre priorité. Mais le sujet est plus large. Les mécanismes qui rendent un adolescent accro à une plateforme sont aussi ceux qui rendent un adulte captif de son écran. Les algorithmes qui optimisent chaque seconde passée sur une application ne font pas la différence entre un utilisateur de 15 ans et un utilisateur de 45 ans.

C’est pourquoi la réponse ne peut pas reposer uniquement sur les parents ou sur des réglages cachés dans les paramètres. Nous devons donner aux citoyens un véritable contrôle sur les outils qui déterminent ce qu’ils voient et combien de temps ils restent devant leur écran.

Cela signifie notamment pouvoir choisir des fils moins dépendants du profilage et des recommandations algorithmiques. Le choix d’un fil chronologique, sans hiérarchisation fondée sur notre profil, doit devenir une réalité simple et accessible partout en Europe.

C’est aussi le sens de la demande formulée récemment par Vanessa Matz : le DSA donne déjà aux utilisateurs des droits, encore faut-il qu’ils soient effectivement appliqués de manière uniforme.

Une question de modèle économique

Il faut enfin avoir le courage de poser la question qui dérange. Quand le modèle économique d’une plateforme repose sur notre attention, son intérêt commercial est de nous faire rester le plus longtemps possible.

Le problème n’est donc pas simplement de demander aux utilisateurs d’être plus raisonnables.

On ne peut pas demander à un citoyen de lutter seul contre des milliards d’euros investis chaque année pour capter son attention.

C’est précisément pour cela que nous avons besoin de règles.

L’accord américain est une étape importante. Il montre qu’un géant technologique peut être contraint de modifier ses pratiques lorsque les pouvoirs publics décident de ne plus fermer les yeux.

Mais pour moi, la véritable question est désormais européenne : allons-nous attendre que les tribunaux américains fassent notre travail, ou allons-nous utiliser pleinement les règles que nous avons nous-mêmes adoptées ? L’Europe a construit un cadre parmi les plus avancés au monde pour protéger les citoyens dans l’espace numérique. Il est temps de s’en servir.

Parce que nos enfants ne doivent pas être la variable d’ajustement d’un modèle économique fondé sur l’addiction.

Et parce qu’en matière de numérique comme ailleurs, le marché doit être au service de l’humain, et non l’inverse.