L’Europe otage du « grand-écart franco-allemand »

La tribune que Thierry Breton publie cette semaine dans La Matinale Européenne mérite qu’on s’y arrête. Non pas parce que toutes ses analyses doivent être reprises telles quelles, mais parce qu’elle pose une question essentielle : comment l’Europe peut-elle rester puissante si les deux pays qui ont historiquement porté sa construction ne parviennent plus à avancer ensemble ?

 

 

L’ancien commissaire européen à la Politique industrielle parle d’un « grand écart » entre la France et l’Allemagne. Une formule forte, mais qui traduit une réalité politique que nous constatons depuis plusieurs années. Le couple franco-allemand a longtemps été le moteur de l’intégration européenne. On se souvient du tandem Mitterrand-Khôl entre 1982 et 1995 qui a profondément marqué la construction européenne en scellant le Traité de Maastricht, en rendant la création de l’euro possible,...

 Lorsqu’il trouvait un compromis, l’Europe avançait. Lorsqu’il se divisait, elle piétinait.

Aujourd’hui, ce moteur est grippé.


Et le problème est d’autant plus grave que l’Europe évolue dans un monde où elle ne peut plus se permettre d’être divisée et où son modèle doit être réinventé. Face aux États-Unis, à la Chine, à la Russie, mais aussi dans la compétition industrielle, énergétique, technologique ou militaire, l’Union européenne doit être retrouver sa capacité d’agir, sa liberté de choisir, sa puissance positive et protectrice.

Sur ce point, Thierry Breton a raison : le couple franco-allemand serait la solution la plus efficace.

Mais, force est de constater que, pour l’instant, cela ne fonctionne pas.

 L’Allemagne reste bloqué dans l’illusion d’un monde qui n’existe plus, incapable de reconnaître que les recettes qui ont fonctionné par le passé, ne sont plus celles dont on a besoin aujourd’hui.

 La France, de son côté, est largement gangrénée par une polarisation politique dangereuse qui risque de paralysée toute capacité de décision.

Dans ce contexte, l’Europe de demain ne peut pas reposer sur deux capitales qui tenteraient, à elles seules, de dégager des compromis européens. L’Europe ne peut pas rester figée par la paralysie franco-allemande.

Hélas, actuellement, le parlement européen n’est pas en capacité d’apporter ce souffle qui manque cruellement.

 C’est là que l’autre partie de la tribune mérite toute notre attention.

Thierry Breton pointe ce qu’il considère comme une concentration croissante du pouvoir autour de l’Allemagne et du, très conservateur, Parti populaire européen (PPE). Il relève notamment que la présidente de la Commission est allemande, que son chef de cabinet est allemand, et que le PPE est aujourd’hui dirigé par le bavarois Manfred Weber, à la fois président du parti populaire européen et du groupe PPE au Parlement européen.

Son constat est sévère. Il écrit que cette situation traduit une « germanisation rampante » des institutions européennes et estime qu’un parti qui ne représente qu’une partie des électeurs européens ne peut pas se comporter comme un parti d’appareil.

Il faut prendre ce constat au sérieux, sans pour autant le transformer en procès à l’encontre de l’Allemagne ou du PPE.

Le sujet n’est pas de savoir si l’Allemagne est trop forte. Le sujet est de savoir si l’Europe est suffisamment équilibrée.

Une Union européenne forte a besoin d’une Allemagne forte. Elle a aussi besoin d’une France forte(et qui ne tomberait pas aux mains des extrêmes), d’une Italie influente, de la Pologne, de l’Espagne, des pays nordiques, de l’Europe centrale et orientale, et de tous ses autres États membres.

Elle a surtout besoin d’institutions qui dépassent les logiques nationales et partisanes et aujourd’hui, force est de constater que ni le couple franco-allemand, ni le Conseil, ni le Parlement ne sont capable de le faire.

Face à ce constat, il est temps de réfléchir à une autre manière de redonner vie à la construction, à l’ambition européenne. Peut-être en partant de plus petits pays, peut-être pas à 27, peut-être en s’appuyant sur des propositions concrètes, comme Jean Monnet l’a fait à l’époque.