L’Europe doit apprendre à vivre avec le climat qu’elle a déjà créé

En Belgique, près de 600 personnes ont dû être évacuées alors que le plus grand incendie jamais enregistré dans notre pays ravageait les Hautes Fagnes. Des centaines de pompiers sont mobilisés depuis plusieurs jours pour combattre les flammes.

À travers l’Europe, ce sont des milliers de victimes qui sont à déplorer dans les incendies de ces dernières semaines. Et derrière les hectares brûlés et les images spectaculaires, il y a des vies bouleversées. Il y a des familles évacuées, des personnes âgées ou fragiles qui souffrent davantage des chaleurs extrêmes, des agriculteurs qui voient leurs récoltes disparaître et des pompiers qui prennent des risques pour protéger les autres. Et puis il y a quelque chose de moins visible : l’eau qui manque.

Cet été, les quatre grands fleuves européens que sont la Loire, le Pô, le Rhin et le Danube ont atteint des niveaux historiquement bas. La sécheresse touche désormais une partie considérable du continent et perturbe déjà l’agriculture, le transport fluvial, la production d’énergie et l’approvisionnement en eau.

Ce n’est donc plus uniquement une question environnementale. C’est une question de sécurité. De santé. D’alimentation. D’énergie. Et de souveraineté économique. Nous continuons pourtant à penser l’eau comme une ressource abondante.

Notre économie européenne s’est construite autour d’une hypothèse implicite : l’eau sera toujours là.

Nos centrales en ont besoin pour leur refroidissement. Nos agriculteurs en ont besoin pour produire. Notre industrie en a besoin pour fabriquer. Nos fleuves transportent une partie de nos marchandises. Nos villes en ont besoin pour assurer les besoins essentiels de leurs habitants. Lorsque l’eau vient à manquer, tout le système est fragilisé.

Les conséquences économiques commencent déjà à être considérables. Les estimations actuelles évaluent les pertes liées à la sécheresse européenne de 2026 à plus de 50 milliards d’euros, certaines projections allant beaucoup plus haut selon la durée et l’ampleur de la crise. Mais réduire cette crise à son coût financier serait une erreur.

Le premier coût du changement climatique ne se mesure pas en euros. Il se mesure en vies humaines.

Nous devons passer de la réaction à l’adaptation.

Chaque année, nous découvrons que nous n’étions pas suffisamment préparés. Un incendie éclate : nous mobilisons des avions, des hélicoptères et des pompiers. Une rivière baisse : nous limitons la navigation. Une récolte est menacée : nous cherchons des solutions d’urgence. Une centrale ne peut plus fonctionner normalement : nous nous inquiétons de notre production d’électricité. Mais une politique sérieuse ne peut pas consister à attendre chaque nouvelle catastrophe pour débloquer des moyens.

L’adaptation au changement climatique doit devenir une politique d’investissement européenne à part entière. Cela signifie investir dans la gestion de l’eau, la restauration des zones humides, des infrastructures capables de retenir l’eau, des réseaux plus efficaces, des systèmes d’irrigation moins gourmands, des cultures adaptées, la prévention des incendies et la résilience de nos infrastructures énergétiques et industrielles. Cela signifie aussi accepter une réalité parfois inconfortable : tous les usages de l’eau ne pourront pas continuer à augmenter indéfiniment.

Il faudra arbitrer. Préserver. Réutiliser. Investir. L’eau doit devenir une infrastructure stratégique européenne.

Nous avons compris que l’énergie était une question de souveraineté. Nous avons compris que les semi-conducteurs, le cloud ou les matières premières critiques étaient devenus des enjeux stratégiques. Il faut désormais avoir la même réflexion pour l’eau.

Une Europe qui dépend de ressources en eau fragiles est une Europe économiquement vulnérable. La réponse ne peut évidemment pas être uniquement nationale. Les fleuves traversent les frontières. Les chaînes alimentaires sont européennes. Les réseaux énergétiques sont interconnectés. Les sécheresses ne s’arrêtent pas aux frontières.

L’Europe doit donc développer une véritable stratégie de résilience hydrique, avec des objectifs communs, des investissements et une meilleure coordination entre États membres.Réduire nos émissions et nous adapter : l’un ne va pas sans l’autre.

Il faut enfin sortir d’un faux débat : nous n’avons pas à choisir entre la lutte contre le changement climatique et la protection de notre économie. Nous devons faire les deux.

Chaque dixième de degré de réchauffement que nous parvenons à éviter compte. Chaque degré de réchauffement en moins, ce sont des crises moins fréquentes, moins intenses et moins difficiles à gérer.Réduire nos émissions reste donc indispensable.

Ce n’est pas une politique du passé : c’est la condition pour limiter l’ampleur des crises auxquelles nous serons confrontés demain. Mais cela ne suffit pas.

Une partie du changement climatique est désormais déjà à l’œuvre. Nous devons donc, en parallèle, adapter nos sociétés et notre économie aux conséquences que nous ne pouvons plus éviter.

Adapter notre économie n’est pas une dépense qui s’oppose à notre compétitivité. C’est un investissement dans notre compétitivité future. Un agriculteur qui ne peut plus produire, une usine qui manque d’eau, un fleuve sur lequel les marchandises ne peuvent plus circuler ou une centrale qui doit réduire sa production sont autant de chocs économiques. Investir aujourd’hui dans la résilience coûtera moins cher que réparer demain les conséquences de notre imprévoyance.

Nous devons donc réduire nos émissions pour limiter les crises de demain, et nous adapter dès aujourd’hui à celles qui sont déjà là. L’un ne va pas sans l’autre.

Le changement climatique n’est plus une menace pour demain. Il est déjà une réalité pour nos citoyens, nos pompiers, nos agriculteurs et notre économie.

Et l’eau pourrait bien devenir, après l’énergie, la prochaine grande question de souveraineté européenne.