Climat : le vrai déficit de l’Europe n’est pas financier, il est politique

344 milliards d’euros.

C’est le montant des investissements qui manquent aujourd’hui à l’Union européenne pour atteindre ses objectifs climatiques à l’horizon 2030.

Le chiffre, révélé cette semaine par l’institut I4CE, est vertigineux. Mais il raconte surtout une réalité plus profonde : l’Europe continue de penser sa transition comme une succession de réactions aux crises, plutôt que comme un véritable projet de transformation économique.

Depuis plusieurs années, nous avançons au rythme des urgences.

La guerre en Ukraine a provoqué un choc énergétique majeur. Face à l’explosion des prix du gaz et du pétrole, les investissements dans la transition ont soudainement accéléré. Les gouvernements, les entreprises et les citoyens ont compris que la dépendance aux énergies fossiles importées constituait une vulnérabilité économique autant qu’environnementale.

Puis la pression est retombée.

Les investissements ont stagné. Les arbitrages budgétaires sont redevenus plus prudents. Les débats politiques se sont déplacés vers d’autres priorités.

Comme si la nécessité d’investir disparaissait avec la crise.

C’est précisément l’erreur que nous continuons à commettre.

Car la transition climatique n’est pas une politique parmi d’autres. Elle constitue désormais l’un des principaux leviers de souveraineté économique pour l’Europe.

Chaque euro investi dans l’électrification, dans les réseaux, dans les énergies renouvelables, dans la rénovation des bâtiments ou dans les technologies propres réduit notre dépendance aux importations de combustibles fossiles. Chaque retard nous rend plus vulnérables aux prochains chocs énergétiques.
Le rapport d’I4CE met d’ailleurs en lumière un paradoxe inquiétant.

Certains secteurs progressent rapidement. Les batteries, les infrastructures de recharge, le solaire ou encore plusieurs filières industrielles propres avancent à un rythme compatible avec les objectifs européens.
Mais d’autres secteurs stratégiques restent dramatiquement sous-financés.

L’éolien accuse un retard considérable. Les investissements dans les réseaux électriques demeurent insuffisants. La rénovation énergétique des bâtiments ralentit. Pourtant, sans réseaux modernes, sans bâtiments moins énergivores et sans capacités de production suffisantes, l’ensemble de notre stratégie de décarbonation risque d’être freinée.

Ce constat dépasse largement la question climatique.
Il touche à notre compétitivité industrielle.
Il touche à notre autonomie stratégique.
Il touche à notre capacité à rester maîtres de notre destin économique dans un monde de plus en plus marqué par la rivalité entre grandes puissances.

Les États-Unis investissent massivement pour attirer les industries de demain. La Chine poursuit méthodiquement sa stratégie de domination sur les chaînes de valeur des technologies propres, des batteries aux matières premières critiques.

Pendant ce temps, l’Europe continue trop souvent à hésiter entre ambition et prudence.

Nous nous fixons des objectifs élevés, mais nous peinons à construire les conditions économiques qui permettront de les atteindre.

Or la transition n’est pas un coût.
Le véritable coût réside dans l’inaction.
Le véritable coût réside dans les milliards dépensés chaque année pour importer des énergies fossiles dont nous ne maîtrisons ni les prix ni l’approvisionnement.
Le véritable coût réside dans les emplois industriels qui pourraient être créés en Europe mais qui partiront ailleurs si nous n’investissons pas suffisamment vite.

Le rapport d’I4CE souligne à juste titre la nécessité d’offrir des signaux stables et prévisibles aux investisseurs.
C’est probablement le défi le plus important des prochaines années.

Les entreprises n’investissent pas sur des horizons de six mois. Elles investissent sur dix, quinze ou vingt ans. Elles ont besoin de visibilité. Elles ont besoin de savoir que l’Europe maintiendra le cap.

Cette exigence est d’autant plus importante que l’Union européenne s’apprête à définir son cadre climatique pour 2040 et à négocier son prochain budget pluriannuel.

Ces deux rendez-vous seront déterminants.

L’Europe ne pourra pas atteindre ses objectifs climatiques avec une politique d’investissements dictée par les crises successives. Elle doit enfin assumer une stratégie industrielle, énergétique et climatique cohérente sur le long terme.

Au fond, la question n’est pas de savoir si nous pouvons nous permettre d’investir davantage.
La vraie question est de savoir si nous pouvons encore nous permettre d’attendre.

Car chaque année perdue accroît la facture future.

Et chaque investissement reporté aujourd’hui affaiblit un peu plus notre souveraineté de demain.