Face à cette montée en puissance, beaucoup d’Européens oscillent entre fascination et résignation. Comme si l’avènement de la Chine constituait un phénomène inéluctable auquel il ne resterait qu’à s’adapter.
Pourtant, derrière cette image de puissance irrésistible se cache une réalité plus complexe.
Une puissance qui accumule les fragilités.
L’économie chinoise traverse aujourd’hui une période délicate.
Le secteur immobilier, longtemps moteur de la croissance, est en crise. L’endettement des collectivités locales atteint des niveaux préoccupants. La population vieillit plus rapidement que prévu. La consommation intérieure demeure étonnamment faible pour une économie de cette taille.
La Chine produit aujourd’hui davantage qu’elle ne consomme. C’est le paradoxe central de son modèle économique.
Pendant plusieurs décennies, cette stratégie a permis un développement spectaculaire. Pékin a privilégié l’investissement, l’industrie et les exportations. Cette recette a sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté et transformé le pays en usine du monde.
Mais les recettes du passé ne garantissent pas les succès de demain.
À mesure que la croissance ralentit, les déséquilibres deviennent plus visibles.
L’involution, ou les limites du miracle chinois.
Certains économistes décrivent désormais cette situation à travers le concept d’involution.
L’idée est simple : une économie qui doit investir toujours plus, produire toujours plus et mobiliser toujours plus de ressources pour obtenir des résultats de plus en plus modestes.
La croissance ne disparaît pas.
Mais elle devient plus coûteuse. L’effort augmente plus vite que les bénéfices.
Produire davantage n’est pas toujours synonyme de prospérité. Encore faut-il trouver qui achètera cette production.
Or c’est précisément le défi auquel la Chine est confrontée aujourd’hui. Pour maintenir son activité industrielle, elle doit continuer à exporter massivement. Cette dépendance croissante aux marchés extérieurs constitue une vulnérabilité réelle. Mais elle ne doit pas être interprétée comme un signe d’effondrement imminent.
Transformer les faiblesses en instruments de puissance.
Car la Chine possède une caractéristique que les Européens sous-estiment souvent : sa capacité à identifier ses vulnérabilités et à les transformer en leviers de puissance.
Pékin sait qu’elle dépend de l’extérieur pour certaines ressources énergétiques.Elle a donc investi massivement dans les technologies vertes. Elle sait qu’elle reste vulnérable dans certains secteurs technologiques. Elle mobilise désormais des moyens considérables pour rattraper son retard. Elle sait qu’elle ne contrôle pas toutes les ressources stratégiques de la planète. Elle a donc cherché à contrôler les étapes indispensables à leur transformation.
L’exemple des terres rares est particulièrement révélateur.
La Chine ne domine pas uniquement parce qu’elle dispose de ressources. Elle domine parce qu’elle a compris avant les autres que le raffinage, la transformation et l’intégration industrielle pouvaient être plus importants que l’extraction elle-même. Aujourd’hui, même des pays disposant de ressources naturelles peuvent dépendre de capacités de traitement situées en Chine.
Pékin ne cherche pas seulement à réduire ses dépendances. Elle cherche à devenir la dépendance des autres.
Cette logique se retrouve dans les batteries, les panneaux solaires, certains composants électroniques, les aimants permanents ou encore les matériaux critiques nécessaires à la transition énergétique.
La Chine pense en termes de chaînes de valeur. Elle pense en termes de rapports de force. Elle pense en termes de puissance.
Ce que l’Europe refuse encore de voir.
C’est ici que le contraste avec l’Europe devient frappant.
Pendant longtemps, nous avons considéré que l’ouverture commerciale suffisait à garantir notre prospérité.
Nous avons cru que la mondialisation conduirait naturellement à davantage de convergence.
Nous avons pensé que nos partenaires adopteraient progressivement nos standards environnementaux, sociaux et sanitaires.
La réalité a été plus complexe.
Les États-Unis utilisent désormais leur monnaie, leur marché intérieur et leurs technologies comme des instruments de puissance. La Chine organise méthodiquement sa montée en gamme industrielle. D’autres puissances sécurisent leurs ressources stratégiques.
Pendant ce temps, l’Europe continue parfois à agir comme si l’économie pouvait être séparée de la géopolitique.
La Chine pense d’abord en termes de puissance. L’Europe continue souvent de penser en termes de marché. Cette différence d’approche explique en partie les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui.
Une leçon de lucidité
Depuis vingt ans, les observateurs occidentaux annoncent régulièrement le ralentissement, la crise ou le déclin de la Chine. Ils ont souvent eu raison sur les difficultés. Ils se sont souvent trompés sur leurs conséquences.
Car une faiblesse n’est pas forcément le début d’un effondrement.
Elle peut aussi devenir le point de départ d’une adaptation.
La Chine n’est peut-être pas la puissance irrésistible que certains imaginent. Mais elle n’est certainement pas la puissance condamnée que d’autres espèrent.