Préférence européenne, la fin de la naïveté. Le temps de l’innocence économique est révolu

On annonce un nouveau possible report de l’Acte pour l’accélération industrielle de la Commission européenne. Officiellement, le texte pourrait encore être présenté le 26 février. Officieusement, certains évoquent déjà début mars.
Derrière ce glissement de calendrier se cache en réalité un débat beaucoup plus profond que des questions techniques. C’est un débat sur la capacité de l’Europe à sortir enfin de sa naïveté économique.

L’Acte pour l’accélération industrielle, et en particulier l’introduction d’un véritable « made in Europe », marque un tournant. Pour la première fois, l’Union européenne assume l’idée d’une préférence européenne dans certains marchés publics et secteurs stratégiques. Pour certains, c’est une rupture inquiétante avec une doctrine commerciale fondée sur l’ouverture maximale. Pour moi, c’est simplement un réveil tardif face à la réalité du monde.

Nous vivons une compétition industrielle et géoéconomique intense. Les États Unis pratiquent le Buy American depuis des décennies. La Chine protège massivement ses filières stratégiques. Le Canada, le Japon et bien d’autres défendent leurs intérêts sans complexe. Pendant ce temps, l’Europe a longtemps cru qu’elle pouvait prospérer en restant la seule élève parfaitement orthodoxe d’un ordre commercial mondial qui n’existe plus.

Ce monde là a changé. S’y accrocher relève désormais du déni. Notre industrie s’érode, nos dépendances s’accumulent et notre capacité à peser diminue. Introduire une préférence européenne ne signifie pas fermer nos frontières ni renoncer au commerce international. Cela signifie reconnaître que, dans des secteurs clés, nous devons préserver des capacités de production sur notre sol si nous voulons rester libres.

Car il s’agit d’abord d’une question de souveraineté. Une économie totalement dépendante de l’extérieur n’est pas une économie libre. Quand nous délocalisons nos productions les plus stratégiques, nous délocalisons aussi notre pouvoir de décision, notre maîtrise environnementale et une partie de notre avenir social. L’Europe ne peut pas défendre un modèle exigeant en matière de santé, d’environnement et de droits sociaux tout en externalisant systématiquement le coût réel de sa consommation.

L’Acte en discussion n’est qu’une pierre dans un édifice plus large. Il s’inscrit aux côtés d’autres instruments européens de protection et de régulation, comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, le cadre numérique ou les règles de concurrence. Ensemble, ces outils dessinent les contours d’une Europe qui commence à se comporter en puissance stratégique.

Certains redoutent la complexité administrative ou des tensions commerciales. Ces inquiétudes doivent être entendues. Oui, la mise en œuvre devra être efficace et lisible pour les entreprises. Oui, nous devrons dialoguer avec nos partenaires. Mais l’alternative serait de continuer à regarder notre base industrielle se fragiliser, en espérant qu’une ouverture unilatérale suffira à nous protéger. C’est une illusion dangereuse.

Il y a aussi un prix politique à l’inaction. Partout en Europe, des citoyens doutent de la capacité de l’Union à les protéger dans un monde instable. Ce sentiment d’impuissance alimente la défiance et nourrit les extrêmes. Protéger notre tissu industriel, ce n’est pas céder au repli, c’est donner un contenu concret à la promesse européenne de prospérité partagée.
L’autonomie stratégique a un coût. Elle peut impliquer des choix difficiles, parfois des ajustements de prix ou des investissements massifs dans l’innovation et l’énergie décarbonée. Mais renoncer à cette autonomie aurait un coût bien plus élevé, celui d’un affaiblissement progressif de notre modèle de société.

L’Europe dispose d’un marché immense, d’un savoir faire technologique et d’un modèle social envié. Elle ne manque ni d’atouts ni de talents. Ce qui lui manque encore trop souvent, c’est la confiance en elle même et la volonté d’assumer une stratégie claire. Reporter indéfiniment les décisions reviendrait à prolonger une hésitation qui nous fragilise.
L’Acte pour l’accélération industrielle ne résoudra pas tout. Mais il envoie un signal essentiel. Celui d’une Europe qui commence à comprendre que défendre son modèle n’est pas un luxe idéologique, c’est une condition de sa survie économique et démocratique.