Dette américaine : l’Europe joue avec le feu

Nous ne nous en rendons pas bien compte. Pas vraiment. Mais le risque est là : direct, profond, presque existentiel.

L’Europe est aujourd’hui le premier créancier étranger des États-Unis. Oui, devant la Chine. Devant le Japon. Rien qu’entre la Belgique et le Luxembourg, nous détenons 827 milliards de dollars de dette américaine. Ajoutez-y la France, l’Allemagne, l’Irlande… et la zone euro pourrait être exposée à hauteur de 2 000 milliards de dollars; soit plus d’un cinquième de l’ensemble de la dette américaine détenue à l’étranger.

Et pendant ce temps, Donald Trump prépare son retour à la Maison Blanche en promettant de casser l’indépendance de la Fed (la banque centrale américaine), d’imprimer plus de dollars, de financer la réindustrialisation américaine à crédit. C’est un remake du plan Roosevelt ; mais sans le New Deal, sans l’effort de guerre, sans le bien commun.

Et pourtant, malgré cela, nous continuons à acheter. Depuis janvier, les créanciers étrangers ont augmenté leur exposition à la dette américaine de 400 milliards de dollars. Parmi eux : la Belgique, la France, le Canada, le Japon. Pourquoi ? Pourquoi continuer à financer un modèle économique qui devient ouvertement hostile à nos intérêts ?

Je n’ai pas de réponse simple. Mais ce que je constate, c’est que cette exposition massive représente une forme de vulnérabilité stratégique inédite.

Car si Trump réussit à politiser la Fed, à faire plier les taux d’intérêt à sa volonté, à affaiblir durablement le dollar, alors l’Europe verra fondre la valeur de ses investissements comme neige au soleil. Une simple dépréciation de 10 % du dollar, hypothèse tout à fait plausible, ferait perdre à nos économies quelque 200 milliards d’euros.

Il faut comprendre que le piège est déjà refermé. Contrairement à la Chine, qui réduit progressivement sa dépendance, nous restons les bras ouverts. Mais à la différence de Pékin ou même de Washington, nous n’avons aucun outil de pilotage stratégique à l’échelle européenne. Nos achats de dette sont fragmentés, dispersés, entre banques centrales, fonds d’investissement, assureurs, acteurs privés. Pas de vision, pas de coordination, pas de garde-fous.

C’est le cœur du problème.

L’Europe souffre de ce que les économistes appellent un « déficit d’action collective ». Chacun agit selon son intérêt immédiat, sans considération pour l’ensemble. Et face à une Amérique trumpiste qui agit comme un bloc, comme un système, nous réagissons comme un marché. L’histoire nous a déjà montré où cela mène.

Je le dis sans détour : si nous continuons à subir sans réagir, alors oui, l’Europe sera la grande perdante du retour de Trump. Et cette fois-ci, il ne s’agira pas seulement de droits de douane ou de tensions diplomatiques. Il s’agira de centaines de milliards d’euros d’argent européen, qui financeront une politique économique et monétaire américaine contraire à nos valeurs, à nos intérêts, à notre autonomie.

Je ne prône pas le repli. Je ne prône pas la rupture. Mais je plaide pour une Europe lucide. Une Europe capable de voir venir les coups. Une Europe qui arrête de faire l’autruche. Nous devons repenser notre exposition au dollar, construire une stratégie commune sur les placements financiers sensibles, et commencer à penser comme un système, si nous voulons tenir tête à ceux qui agissent déjà comme des empires.

Il est temps d’ouvrir les yeux. Et de reprendre la main !

 

carte blanche dans la LIBRE